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JAMES HORNER FILM MUSIC | octobre 21, 2021 |

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COCOON OU L'ÉMOTION SELON JAMES HORNER

COCOON OU L’ÉMOTION SELON JAMES HORNER
Jean-Baptiste Martin
En 2013 le label Intrada nous aura décidément gâtés avec trois albums de James Horner : après le vibrant et inédit In Country, le valeureux et percutant Clear And Present Danger, voici l'émouvant et sensible Cocoon. C'est l'occasion idéale de revenir sur cette musique marquante composée au début de la carrière du Maestro, et de se pencher sur les éléments nouveaux apportés par cette édition.
 
Une partition émotionnelle
« Il y a un avant et un après Cocoon car Steven Spielberg a aimé ce film et ma musique. Ma carrière a vraiment décollé avec Cocoon et An American Tail. Je suis entré dans la tradition d'Hollywood à ce moment là »1
James Horner
A l'origine, le film de science-fiction Cocoon devait être dirigé par Robert Zemeckis mais celui-ci fut appelé par Steven Spielberg sur Retour vers le Futur, et donc remplacé par Ron Howard qui venait de terminer Splash avec Tom Hanks. C'est la première des sept collaborations entre le réalisateur et James Horner. Leur partenariat donnera par la suite naissance à des partitions importantes comme Willow, Apollo 13, A Beautiful Mind. Leur dernier projet commun, l'excellent The Missing remonte à 2003. Depuis Ron Howard s'est tourné vers Hans Zimmer pour la musique de ses films.
 
 
L'histoire de Cocoon suit trois pensionnaires d'une maison de retraite qui se rendent compte qu'ils ont subitement recouvré une nouvelle jeunesse suite à une baignade dans une piscine où sont entreposés des œufs d'origine extraterrestre. Mélange habile d'émotion et de science-fiction, le film fut un succès public et aura ainsi droit à une suite beaucoup moins réussie nommée Cocoon, le retour.
Ron Howard a choisi James Horner car il avait « décelé l'émotion et la sensibilité » 2 dans les premières musiques de l'artiste, qualités nécessaires pour mettre en musique cette histoire. Il voyait aussi dans ce compositeur l'image d'un grand symphoniste dans laquelle il commençait à être enfermé avec Krull et Brainstorm. La partition de Cocoon qu'il juge « extrêmement émouvante » 2 allie donc à la fois l'intime et le symphonique.
« Cocoon a changé quelque chose en moi, déclenché quelque chose, un certain type de passion et d'émotion (…) la guitare, la harpe et le piano se suffissent à eux-mêmes. J'aime beaucoup cette partition. » 1
James Horner
Cette partition s'ouvre sur un thème magique (Through The Window) interprétée lentement au xylophone afin de créer une ambiance où se mêle mystère et féerie. Ce thème incarnera le merveilleux, le surnaturel tout au long du film, par exemple sous une forme dynamique au début du somptueux Returning To Sea, ou planante au milieu de l'opulent The Ascension (2'43).
 
La partie centrale de l'album est dominée par un thème bouleversant dont James Horner a le secret. Le compositeur a récemment déclaré (voir notre article) vouloir rechercher des couleurs mélancoliques évoquant le passé à l'aide de certains instruments qui sont la clé pour ouvrir le cœur. Cocoon fut à l'époque le projet idéal pour développer ces couleurs en adéquation avec les sujets liés à l'histoire : la jeunesse perdue, la vieillesse, la maladie, les relations grands-parents et petits-enfants ou encore l'amour jusqu'à la mort.
 
A l'aide d'une délicate simplicité dans l'orchestration, James Horner a su mettre en musique ce thème et nous offrir ainsi des passages véritablement émouvants liés notamment à la perte d'un être aimé : une guitare et un piano se joignent pour suivre la mort d'une pensionnaire (Rose's Death), un hautbois et un cor accompagnent les derniers moments d'un extraterrestre (First Tears) et reviennent s'ajouter aux cordes pour les adieux entre un grand père et son petit fils (Sad Goodbyes). A l'image de Testament (1983) et Brainstorm (1983) qui l'ont précédé, Cocoon est un poème d'amour et de mort où la sensibilité du compositeur s'exprime pleinement.
 
 
Un dernier thème cuivré et majestueux se démarque également de l'ensemble de la partition. D'abord annoncé par des notes puissantes aux trompettes lors de l'arrivée des Antariens sur Terre (Through The Window à 1'04), il revient dans Returning To Sea à 3'29 quand ces derniers proposent aux humains de les accompagner. Puis il se déploie totalement lors des scènes finales qui annoncent le départ de la Terre vers l'espace (The Chase, The Ascension).
 
Toutefois, cette riche partition ne pourrait se résumer à ces trois thèmes car elle est parsemée d'une multitude de motifs notamment interprétés au cor et regorge de petits détails qui incitent à multiplier les écoutes ou à revoir le film pour en comprendre le sens.
Au delà de la thématique et des orchestrations, il nous faut aussi évoquer un autre axe attachant de la partition : le jazz/swing des années 30/40. Cette musique symbolise la jeunesse retrouvée des trois retraités car elle fait écho à l'époque révolue où ils étaient fringants, virils et en pleine possession de leurs moyens. Un anachronisme judicieux qui s'intègre parfaitement à l'ambiance du long-métrage. Ces passages furent orchestrés par Billy May, un spécialiste en la matière, arrangeur de certaines chansons de Frank Sinatra et Ella Fitzgerald mais également trompettiste avec Glenn Miller. A noter que cette ambiance jazzy sera encore plus développée dans Cocoon: The Return.
 
La nouvelle édition
 
Le disque Polydor de 1985, dont la dernière réédition date de 1997, regroupe l'essentiel de la musique mais possède tout de même certains défauts comme d'imposer en milieu d'écoute la chanson Gravity, ou encore de présenter les morceaux dans un désordre important : par exemple la deuxième piste (Lovemaking) est une scène se situant au milieu du film, la troisième (The Chase) fait partie du final de l'histoire… En résumé, seules l'introduction Through The Window et les deux dernières pistes The Ascension et Theme From Cocoon sont correctement placées sur le disque.
L'expérience proposée par cette nouvelle édition est donc totalement inédite : l'écoute de l’intégralité de la musique dans l'ordre chronologique du film produit une progression émotionnelle cohérente et bouleversante. Ainsi, après un premier tiers d'album innocent et jazzy, le poème d'amour et de mort évoqué précédemment s'étend entre A Relapse et Sad Goobyes et livre un quart d'heure musical mélancolique et bouleversant qui terrasse l'auditeur. Puis les vingt minutes finales virevoltantes, cuivrées et majestueuses s'enclenchent au son du palpitant David Runs To The Boat. Un constat simple et évident s'impose alors à l'écoute des dernières notes du magnifique final Theme From Cocoon : cette nouvelle édition en plus de présenter une des plus touchantes musiques de son auteur, constitue une nouvelle preuve concrète de son génie narratif.
 
 
Au total, ce sont 16 minutes inédites qui nous sont proposées :
Après le morceau introductif Through The Window, l'album enchaîne tout d'abord sur cinq nouveaux morceaux :
Going To The Pool débute sur une orchestration délicate basée sur les harpes. Joe, l'un des pensionnaires, est malade mais n'ose pas l'avouer à ses deux amis. A la manière de Michael's Gift To Karen (Brainstorm), toute la fragilité de l'existence est représentée dans ces petites secondes de musique. Les trois compagnons se rendent à la piscine dans la résidence voisine inhabitée. L'ambiance jazz/swing débute et symbolise toute l'espièglerie retrouvée chez ces personnes âgées lors de cette petite violation de propriété. Puis, les harpes reviennent pour conclure le morceau lorsqu'un des intrus s'allongent sur un matelas gonflable au milieu de la piscine et profite du moment présent. La simplicité de l'orchestration illustre une nouvelle fois à merveille ce petit instant de vie.
Dans Pool Is Closed, les harpes, la basse et le saxophone semblent vouloir réitérer l'ambiance du morceau précédent, tout comme la bande de retraités qui se dirige une nouvelle fois vers la piscine. Mais ici la phrase musicale jazzy est stoppée dans son élan à 0'33. La petite sortie quotidienne est compromise par la présence dans la propriété d'un agent immobilier et de futurs locataires qui s'avèrent être les Antariens sous une enveloppe humaine. A 0'54, l'orchestre s'élance, les cordes virevoltent et les trompettes entonnent un motif entraînant pour suivre le bateau loué par les extraterrestres, lancé à pleine vitesse vers le lieu de plongée où se trouvent les cocons. Une flûte extraite de Krull et un solo de cor malicieux que nous retrouverons vingt ans plus tard dans Bobby Jones Stroke Of Genius accompagnent l'étude d'une carte sous-marine.
 
 
Mysterious Dive débute sur une phrase descendante des cordes qui nous entraîne vers les fonds sous-marins. S'instaure alors une ambiance mystérieuse d'où émergera un superbe solo de cor (0'40) évocation de l'Atlantide, citée engloutie à quelques encablures de la Floride, où reposent depuis 10 000 ans les cocons.
Deux coups de batterie nous ramènent brusquement à la réalité et à la maison de retraite pour le très jazzy Seduction/Let’s Go. Le tempo assez lent de la première minute du morceau accompagne les trois retraités, qui font profiter à leurs épouses des effets stimulants provoqués par la première baignade auprès des cocons. Les vertus énergisantes de ce bain de jouvence s'expriment pleinement via l'accélération du rythme à partir de 0'50.
Enfin le très court Unveiling se déroule lors de la scène où Jack le capitaine du bateau découvre la véritable identité de ses passagers. James Horner y esquisse les motifs et les sonorités angoissantes qui illustreront ultérieurement les apparitions des extraterrestres à visage découvert (Discovered In The Poolhouse, The Lovemaking).
 
Puis les trois autres morceaux inédits s’intercalent entre des passages déjà connus.
A Relapse offre une très belle variation du thème mélancolique. Il marque le retour de la maladie de Joe car après une rencontre avec les propriétaires, il ne peut plus profiter avec ses deux amis des effets positifs des cocons. La harpe et la guitare soulignent la tristesse qui gagne les cœurs des personnages.
 
 
Sneaking Away apporte un peu d'humour et de vitalité après le trio bouleversant First Tears / Rose’s Death / Sad Goodbye. Une vingtaine de retraités s'échappent de la maison de retraite et rejoignent le bateau de Jack. Le thème mélancolique revient pour les tendres adieux avec Bernie, le mari de la défunte Rose, qui a décidé de rester sur Terre.
David Runs To The Boat est un pur moment de fantaisie hornerienne. Le thème magique revient accompagné de clochettes et de chimes, suivi d'une version rapide du thème mélancolique qui illustre la course désespérée du jeune David pour dire une dernière fois au revoir à ses grands-parents.
 
A la suite du magnifique Theme From Cocoon, vous pourrez trouver The Boys Are Out, arrangement de la thématique jazz/swing développée au cours du film, déjà présent sur l'édition de 1985. Après tant de poésie, nous vous conseillons d'éviter les trois dernières pistes non composées par James Horner qui brisent tout le charme créé durant les cinquante-cinq minutes précédentes.
 
A noter que, contrairement aux récents In Country et Clear And Present Danger, le livret apparaît moins complet avec notamment une fiche technique succincte qui ne présente pas le nom des musiciens ou les dates d'enregistrements. Toutefois trois photos inédites de James Horner durant les sessions d'enregistrements compensent ce manque ressenti.
 
Merci à Intrada de nous offrir un autre regard sur cette partition. Le nouvel agencement des pistes, le son remasterisé, l'apport narratif des inédits génèrent un plaisir d'écoute complètement nouveau et finalement démultiplié. Nous le savions déjà depuis presque trente ans mais c'est aujourd'hui confirmé, Cocoon apparaît comme une partition essentielle, éclatante de modernité et débordante d'émotions.
 

1- Le Maître sort de son Cocon par Didier Leprêtre, Dreams to Dream…'s

2- Ron Howard: De Cocoon au Grinch, Steve Olson, Dreams Magazine, 2000.
Images : © Twentieth Century Fox