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JAMES HORNER FILM MUSIC | janvier 20, 2017 |

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MÉMOIRE EFFACÉE, ON EFFACE TOUT ET ON CONTINUE...

MÉMOIRE EFFACÉE, ON EFFACE TOUT ET ON CONTINUE…
Jean-Christophe Arlon
Désorientation. Circonspection. Apprivoisement. Immersion… Plongée dans l’abîme glacé d’une musique atemporelle, désincarnée, où l’abolissement des barrières émotionnelles conditionne le retour, transformé, vers la surface. Perdue entre gestes symphoniques magistraux et peintures intimistes lumineuses, Mémoire Effacée surgissait de nulle part au cœur d’une année 2004 déconcertante dans l’œuvre de James Horner, où la folie épique et le romantisme échevelé (Troie) se disputaient au métissage traditionnel (Bobby Jones : Naissance D'Une Légende) et donc à l’expérimentation synthétique la plus absolue. En composant pour le film de Joseph Ruben une musique exigeante, aride dans sa forme et complexe dans sa conception, à l’écart des codes en vigueur dans le registre du thriller, l’auteur de Sans Frontières démontrait une fois encore, s’il en est besoin, ses qualités de chercheur et de pourfendeur du conformisme ambiant de la musique de film. Une façon d’assumer ses choix qui non seulement allait à l’encontre des conventions mais osait en outre se détourner de ses plus fidèles auditeurs. Ou plutôt se proposait de les entraîner vers d’autres horizons musicaux, plus angoissants et fantomatiques que d’accoutumée.
Quelque soit sa passion ou sa familiarité avec le style du Maestro, celui qui découvre encore aujourd’hui les notes évanescentes et le son électro-pianistique de Mémoire Effacée ne saurait le faire sans un travail d’apprivoisement puis d’immersion que seules autorisent la désorientation puis la circonspection suscitées par les premières écoutes. Est-ce à dire que cette musique se mérite et ne procure qu’un plaisir vaguement torturé et masochiste ?
«
Si vous me dites que vous avez adhéré à Mémoire Effacée dès la première écoute, c'est que nous ne sommes pas en phase. Cette musique a besoin d'être domptée et apprivoisée. Après, et seulement après, on accepte – ou pas d'ailleurs – son austérité, son trouble et sa difficulté. » Une chose est sûre, James Horner suscite à cette occasion un flot de sentiments contradictoires qui, au final, empêch
se proposait eront nombre d’auditeurs d’adhérer totalement à une partition affranchie de toute référence tangible et de tout repère rassurant, où le dosage entre la suggestion et l’expression atteint des sommets. L’émotion, il faut aller la chercher et se l’approprier égoïstement. Le souffle, il faut se l’imaginer et l’enraciner, intimement, au plus profond de sa propre expérience. Le ravissement et la délectation ? Et bien, il faudra repasser car tel n’est pas ici le propos. La musique n’est pas, toujours, faite pour le plaisir des sens ou la flatterie des émotions et c’est bien là, dans la prise de risque et l’abandon des protections que résident aussi tout le talent et la spécificité d’un compositeur multiforme.
A l’heure où
The Amazing Spider-Man, d’une manière bien sûr beaucoup plus séduisante, nous rappelle combien James Horner sait pratiquer l’art du contre-pied et de l’injection électronique à plus ou moins forte dose, replonger dans ce puzzle (électro)statique n’en devient que plus savoureux et instructif.

 « Après Troie, il était sage pour ne pas dire sain que je me retrouve face à moi-même autour d'une partition très abstraite et nuancée, dans laquelle l'obsessionnel rimerait avec l'électronique. De là à prétendre qu'il s'agit d'un cycle expérimental, je n'irai pas jusque là car, même si cela peut s'y apparenter, cette option revient et reviendra assez souvent dans mes choix. » 1

Le temps n’a pas de prise sur la musique. Cette maxime, James Horner ne cesse de la répéter à chaque ondulation de sa boucle musicale, éternel recommencement qui à chacun de ses voyages compositionnels pose un point d’ancrage qui répond au précédent et détermine le suivant, sans crainte de briser la linéarité du temps et l’espace. Pour en arriver à ce point de clarté et de simplicité, l’existence créatrice doit se faire plus subtile et complexe. Boucle, répétition, ondulation sont précisément les termes qui reviennent à l’esprit quand on s’immerge dans les premières minutes de l’album, dont le pouvoir hypnotisant ne s’est pas évaporé d’une particule. Le temps n’a pas de prise sur cette musique dont la matière harmonique si profondément spectrale s’écoule de manière inchangée, inaltérable et insensible aux tourments extérieurs. Peu importe l’année, peu importe le lieu, seules comptent la gravité absurde du sujet – une femme doit prouver l’existence de son fils disparu des mémoires – et la véracité des sentiments contenus ou aliénés par une situation inextricable. Il n’est dès lors pas étonnant, de la part d’un musicien qui depuis longtemps a fait siennes pudeur et délicatesse dans la peinture des émotions, que la musique prenne des couleurs minimalistes et préfère à des effets expressifs ou instrumentaux indécents et déplacés le tissage progressif et imperceptible d’un prisme musical dénué de toute facilité. Cette illusion temporelle, le compositeur la manie avec sa précision et sa justesse habituelles sur un sujet qui appelait pourtant tous les écarts de conduite et autres vaines manifestations d’un suspense préfabriqué. Une illusion qui mène à la révélation, pour peu que l’on accepte de suivre la musique dans ses dédales miroitants. A-t-on véritablement conscience de toutes les possibilités offertes par une telle histoire alors que les mêmes tics, les mêmes ambiances, la même absence de style ou de retenue brident nombre de thrillers en voulant les booster, limitant ainsi leur portée et les privant d’une identité propre ? Joseph Ruben a quant à lui bien compris tout ce qu’une musique peut apporter en plus-value atmosphérique et spirituelle, y compris et peut-être surtout lorsqu’elle sait se fondre dans la sombre complexité des sentiments humains. Le cycle d’écoutes successives qu’il convient de s’imposer, entrecoupé de la vision du film qui, ne l’oublions pas, demeure l’inspiration initiale et le cadre essentiel de toute musique de film, permettra à l’auditeur, ou pas, de trouver son chemin dans ce labyrinthe sonore d’autant plus déconcertant qu’il n’y a pas d’issue. La clé de cette musique serait-elle justement de ne chercher ni sortie ni réconfort, mais au contraire de simplement se laisser happer au plus profond de son être, sans apaisement, sans respiration ? Quoiqu’il en soit, cette plongée en apnée promet d’être hallucinante pour peu que l’on s’immerge vraiment, sans crainte d’y laisser une part de ses illusions. Une expérience musicale totale, froide comme la mort, vide comme le néant, terrifiante comme l’oubli et qui pourtant, au hasard d’une strie récalcitrante, d’un sillon lumineux ou d’une émotion feutrée sait redonner sa place à la vie et l’espoir. C’est tout le prix et la difficulté de cette partition vers laquelle on ne retourne pas aisément. L’inverse, signe d’une fascination morbide, serait d’ailleurs inquiétant.
Bien plus qu’un îlot expérimental sans attaches,
Mémoire Effacée n’en représente pas moins une plaque tournante dans l’étude électro-acoustique selon James Horner, que l’on aurait tort de négliger sous prétexte qu’elle n’est pas la plus agréable à écouter. Rien à voir, par exemple, avec les mouvements galvanisants de Sans Frontières, autre versant électro-acoustique qui l’année précédente savait se montrer puissamment expressif jusque dans la froideur et la terreur mêmes. Effacer provisoirement son propre historique musical pour commencer un nouveau cycle de perceptions, se perdre pour mieux comprendre, s’interroger pour aimer davantage, telles sont les leçons possibles de cette partition en apparence effacée, et pourtant si intense.
Il faut dire que la présence obsessionnelle du piano, par le compositeur lui-même, fait pour beaucoup dans la compréhension et l’appréciation de cette musique atemporelle. Passés les murmures d’enfants déconcertants et symboliquement évocateurs, qui ouvrent et ferment l’album sur ces pointillés chers au compositeur, le piano s’impose d’emblée comme l’élément unificateur d’une fibre sonore délibérément glacée et faussement dispersée, le passeur entre deux mondes, entre deux souvenirs, celui qui apporte l’équilibre et transmet la voix de l’enfant à travers le temps et l’oubli. Celui qui permet à l’existence et au souvenir de perdurer au-delà de toute raison.
Le piano, ici, c’est un peu la foi résolue de cette mère envers son enfant, envers et contre tout. A l’image du sublime
House Of Sand And Fog, mais de façon encore plus radicale, James Horner pousse cet équilibre entre la pureté acoustique du piano, d’un côté, et l’incertitude synthétique de l’autre, au plus près de l’abîme. Et si, par moments, il franchit le pas vers le précipice, les cordes invisibles du piano sont toujours là pour ramener l’espoir à la vie.
Cet équilibre dans le déséquilibre, cette folie sombrant dans la plus grande douceur, ce maelström de sentiments si violents et contenus qu’ils n’explosent jamais et de ce fait maintient intact la fibre maternelle et la santé mentale de Telly Paretta (Julianne Moore, fascinante), telles sont les définitions possibles de cette musique hors normes. Hors normes car non conforme à ce que l’on pourrait attendre sur un tel film et aussi surprenante que possible dans la filmographie d’un compositeur qui, loin des sirènes hollywoodiennes, n’en finit pourtant pas de nous surprendre. On peut toujours gloser sur ce qu’aurait pu être la carrière de James Horner s’il y avait eu plus de
Braveheart, plus de Titanic, plus d’Avatar… Mais que serait-elle devenue sans ces « petits » films qui chacun à leur manière auront sonné à l’oreille du Maestro comme l’occasion de prolonger et perfectionner ses propres idées ? L’extrême cohésion et la richesse unique de son œuvre, en l’état, apportent la meilleure des réponses à ces deux questions chimériques.
La fusion fantastique, au sens propre comme au sens figuré, entre l’électronique et le piano, et d’une façon plus métaphorique entre le désincarné et le ressenti, marque cette progression dans la continuité qui anime depuis maintenant plus de trente ans le laboratoire musical de James Horner. Prétendre qu’il faut se forcer à dépasser ses doutes et ses réticences en multipliant les écoutes, répondre à cette boucle interminable par son propre cycle d’appréhension, n’a rien d’une posture et ne répond pas d’une quelconque intellectualisation du discours musico-filmique.
La tentation serait grande en effet de taxer cette musique plus délicate que difficile d’intellectualisme facile et d’imperméabilité factice, quand elle sait au contraire suivre au plus près et au plus juste tout le sens et tous les sentiments imprimés par l’histoire. Ce serait oublier en outre que l’élève de Györgyi Ligeti a tourné le dos à une carrière « naturelle » de compositeur contemporain quand, plutôt que d’écrire en cercle fermé, il désirait plus que tout adresser au plus grand nombre sa sensibilité et ses convictions musicales, toucher de diverses façons le passionné autant que le grand public, ce que seul le média cinématographique rendait possible. Reprocher à celui qui aura su « s’effacer » derrière les images pour mieux les sublimer et mieux s’exprimer musicalement serait pour le moins injuste et déplacé. Et comme seule l’expérience personnelle fait foi, quand toutes les théories et autres explications ont échouées, il suffit donc d’écouter x fois cet album aussi exigeant que fluide pour s’apercevoir que les premiers phrasés du piano et les premiers échos électro, puis leur perpétuelle et progressive répétition, prennent alors une tout autre dimension, une toute autre ampleur. On n’est certes pas obligé d’adhérer à un tel discours, mais on ne peut pas nier que cette façon de procéder, appliquée à sa propre sensibilité, produise son effet.
La résurgence de la conscience passe ici par son effacement initial. Les réminiscences, indissociables du style Horner, sont ici déversées à dose subliminale. La suggestion est telle qu’elle pénètre les frontières de l’inconscient. Que l’on soit ou non familier de cet univers musical, la lumière finit toujours par trouver son chemin, avec plus ou moins d’évidence, plus ou moins d’intensité. C’est en cela que l’expressivité tout en retenue possède ici des vertus existentielles insoupçonnées. C’est pour cette raison que le partage intérieur de cette musique nécessite l’abandon le plus total, à la manière des adeptes de la musique répétitive hypnotisant l’auditeur pour mieux sonder en profondeur l’âme humaine, dépasser la superficialité pour atteindre une félicité plus contrastée, regarder la vie telle qu’elle est, absurde et sublime, exaltante et l’instant d’après désespérante. Demander dans ces conditions un plaisir de tous les instants à cette dissection diaphane de l’humain reviendrait à lui demander d’accomplir un miracle. Ce que cette musique, profondément humaine et donc viscéralement imparfaite, se refuse obstinément.
Suspendue entre deux sensations, à la croisée du réel et du fantasmé, cette partition dickienne au possible nie tout sentiment de réconfort ou d’absolution tant elle n’apporte aucune réponse. A chacun de trouver ses propres réponses et d’accepter, in fine, de rester partiellement dans l’expectative. Tout comme le personnage n’en termine pas avec sa mémoire, sphère névralgique de notre univers intérieur ô combien personnelle et complexe, l’auditeur n’en finit avec l’atmosphère spectrale subtilement induite par la musique, qui surprend à nous toucher quand elle feint de fuir toute empathie.
Cet enseignement de la part d’un compositeur qui sait peindre les émotions comme personne et ne résiste pas toujours, loin s’en faut, à les exacerber, constitue une autre belle leçon de vie et de création. Et comme la création, c’est la vie, la résolution et l’obstination du compositeur à rejeter tout affect et toute complaisance en disent long sur sa capacité à en dire beaucoup en exprimant peu. La musique est si belle quand elle sait nous prendre à la gorge et nous ôter toute résistance. Elle est belle et parfois juste. La musique est si juste quand elle sait nous effleurer et toucher notre inconscient sans le forcer à la compréhension et l’adhésion. Elle est alors juste et parfois belle, à sa manière.

La musique n’est pas un tout unique, elle est multiple. Dans ses formes comme dans son contenu, dans ses expressions comme dans son cheminement. Des siècles d’histoire musicale, faite d’héritage, de métissage, de connivences mais aussi de divergences et d’antagonismes tout aussi enrichissants ne disent pas autre chose.    Digne héritier autant que créateur éclairé, James Horner prolonge et cherche, il se cherche et trouve des réponses à ses obsessions pour mieux les remettre en question dès la partition suivante.
Ce que
Mémoire Effacée démontre magistralement, avec toute la radicalité et la témérité que la volonté créatrice, aussi spirituelle que tellurique, impose avec puissance et délicatesse. La force dans la retenue, telle est le fil conducteur qui scelle les éléments contradictoires de cette architecture musicale complexe dans sa conception, simple dans sa forme, même si là encore les apparences sont trompeuses. Est-ce la simplicité qui nous berce ou la complexité qui nous touche, est-ce la complexité qui conditionne l’une ou la simplicité qui transcende l’autre ? Ou bien cela n’a-t-il aucune importance ? L’intelligence du discours, la justesse des sensations et le perfectionnisme formel, qui n’entache jamais l’aspérité dialectique, entraînent fond et forme dans une danse fusionnelle qu’il serait vain d’analyser. La prouesse de l’art musical en général, de cette musique en particulier, est de faire oublier à l’auditeur comment il en est arrivé à de telles émotions et réflexions pour le guider simplement vers l’évidence.
Un calme inquiétant… ou comment définir au plus juste un canevas musical qui ne fait que se dévoiler.
The Amazing Spider-Man ne renvoie pas seulement à Mémoire Effacée de par son exploration optimisée de la musique synthétique et de ses possibilités infinies, à fortiori lorsqu’elle s’incruste au cœur d’un orchestre ou bien vit une idylle douce-amère avec le piano. Cette dernière incursion en date de James Horner sur les écrans nous rappelle toute l’importance que le compositeur accorde aux premiers instants du film, son attachement à mettre en place l’ambiance musicale et à poser les bases de l’histoire, suggérer sans annoncer, avec une précision d’orfèvre.
A l’instar d’une caméra hésitante et distante, suggérant un mystère qui ne dit pas son nom, les ondulations énigmatiques du piano éclairent progressivement le sujet tels des flashs sonores aussi révélateurs qu’interrogatifs. L’intérêt des écoutes préalables prend alors tout son sens tant l’éclairage, pour celui qui s’est déjà familiarisé avec le champ spectral de la musique, devient lumineux à l’écran.
Dès lors, l’empathie avec cette femme assise sur une balançoire, comme perdue dans ses pensées, devient immédiate. Froideur et austérité ? Une appréciation toute relative et purement formelle lorsqu’on constate avec quelle aisance et quelle simplicité le compositeur parvient à susciter l’émotion, certes évanescente, mais néanmoins réelle. Comme de bien entendu, le fait que le nom de James Horner s’appose sur le visage de Julianne Moore n’est pas le fruit du hasard mais imprime d’emblée l’intime au cœur du mystère : le point de vue de l’histoire sera celui de cette femme ou ne sera pas.
Écho synthétique du violon secret qui scintillait huit ans plus tôt dans
The Spitfire Grill, un archet fantomatique émerge du tapis électronique pour traverser et troubler le chant du piano, lequel n’avait à ce stade déjà rien de réconfortant. La perte, la douleur, l’angoisse, l’incertitude, la détresse, tout est dit en quelques notes et pourtant tout reste à découvrir. C’est toute la magie de la musique de film quand elle suggère autant qu’elle éclaire.
Intelligence de la musique quand elle n’apporte aucune réponse – la mémoire est-elle réelle ou trompeuse, l’existence de cet enfant a-t-elle été vécue ou rêvée ? – mais tout en gardant ses distances avec l’énigme même du sujet, elle reste au plus près du personnage en faisant siennes sa souffrance et son obstination. C’est ce qu’on appelle l’empathie musicale, art dans lequel James Horner est depuis longtemps passé maître mais où il  parvient encore à nous saisir au tournant par sa justesse et sa finesse émotionnelles. Que l’expression soit fiévreuse ou, comme c’est le cas ici, effleurée et glacée, n’y change rien.
Telly est la seule à se souvenir de Sam, son fils disparu, effacé des mémoires ? Qu’à cela ne tienne, le piano sera le cœur de Telly, le spectre synthétique sera l’âme évaporée et pourtant si présente de Sam et la combinaison des deux, l’amour qui les relit. Bien plus que le thriller fantastique qu’il devient au fur et à mesure que se déroule l’histoire, bien plus qu’un récit à suspense qui se joue des nerfs et certitudes du spectateur, Mémoire Effacée est avant tout un film sur la mémoire et incidemment l’amour des siens qui l’entretient, et vice et versa. James Horner a bien saisi le cœur du sujet et c’est probablement cet aspect du projet qui l’a intéressé. S’approprier l’essence d’une histoire pour mieux en extraire et prolonger ses propres obsessions, la méthode n’a pas changé.
Lorsqu’on finit par comprendre, sur disque et à l’écran, de quelle manière le compositeur se joue des silences et des aspérités pour mieux se tapir dans l’ombre de l’esprit humain ou au contraire frapper les consciences à force de crescendos d’autant plus saisissants qu’il brisent le silence ambiant (silence affectif, silence manipulateur, silence intérieur), on mesure toute la science musicale et cinématographique d’un créateur qui transcende son rôle de passeur.
Chantre de la précision à l’écran, le compositeur dépasse pourtant aisément le cadre d’un long métrage qu’il dissèque et sublime pour en faire une pierre angulaire de son œuvre. La musique ne se contente pas d’apporter un supplément d’âme en imprégnant et en transmettant la voix intérieure du ou des personnages, la musique est l’âme du film… Un adage qui pourrait sembler évident si son accomplissement et sa réussite n’étaient pas finalement si rares. A une époque où la musique de film tend à se scléroser et s’apprête vraisemblablement à vivre une lente et inexorable période de déclin, on mesure tout le prix de ces bandes originales qui transcendent le réel et magnifient les émotions au-delà de la simple illustration musicale ou de l’accompagnement idoine, avec tout le savoir et l’imagination qu’un tel engagement créatif implique.
Loin d’être un exercice solitaire, la conception d’une bande originale est aussi une affaire de famille. De famille musicale, de celles qui contribuent à souder la cohésion d’une œuvre. James Horner l’avait souligné à l’occasion du défi logistique que représentait
Troie, l’équipe qu’il forme avec ses fidèles collaborateurs s’avère essentielle dans le délicat processus d’une création. Que ce soit, entre autres,  Simon Rhodes à l’enregistrement, Jim Henrikson au montage ou encore Randy Kerber et Ian Underwood à la programmation, chacun apporte sa pierre à l’édifice avec d’autant plus d’efficience qu’ils sont intimes avec l’art hornerien, sachant précisément réagir sous la direction de l’auteur et mettre sa musique en valeur. Une belle équipe dont la complicité trouve son importance dans chaque opus, et peut-être davantage lorsque la créativité du compositeur se hasarde sur des chemins plus expérimentaux. Sauf que le hasard, comme ailleurs, n’existe pas en musique.   
Métaphore de la création musicale dans ce qu’elle dispense de plus pur et de plus authentique,
Mémoire Effacée trace un trait d’union entre passé et présent pour mieux redéfinir l’avenir d’une créativité en constante évolution et permet de mesurer tout le prix des grandes partitions méconnues de James Horner. La fameuse progression dans la continuité, qui hante toute l’œuvre du compositeur, prend ici des allures équivoques et abyssales qui rendent d’autant plus lumineuse l’évidence de la révélation.
Quelques soient ses atermoiements et ses petits arrangements avec la réalité, la vérité se niche au cœur de notre mémoire… C’est bien vers cette résolution sans réponses que nous embarque le piano obsédant qui navigue à vue sur un océan synthétique aux remous contrastés, aussi sombres qu’illuminés. Si l’existence a une fin, elle n’en a pas fini avec la mémoire….
 
Bibliographie :
1 JH Et Des Poussières : Mémoire Effacée Et Testament Retrouvé. Entretien avec James Horner par Jean-Christophe Arlon de Didier Leprêtre, Cinéfonia Magazine n°9, 2004
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