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JAMES HORNER FILM MUSIC | novembre 23, 2017 |

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LES MOTS DE JAMES HORNER : THE CHUMSCRUBBER

LES MOTS DE JAMES HORNER : THE CHUMSCRUBBER
Jean-Christophe Arlon
Cinéfonia Magazine N°15, Décembre 2005.
Entretien réalisé par Didier Leprêtre et Jean-Christophe Arlon
 
 
CF) Notre réaction à la première écoute de l'ouverture de The Chumscrubber a été: "Waouh, Dimitri !".
JH) Que ferait-on sans lui, n'est ce pas (rires) ?
 
CF) Ce détournement des Suites de Jazz de Dimitri Shostakovich est brillantissime. Quelle était votre intention en vous l'appropriant ?
JH) Composer une Valse N°3 ! Dimitri Shostakovich est un Père pour tout compositeur qui se respecte et particulièrement pour moi. Nous avons longuement évoqué dans de précédents entretiens son influence sur ma musique et toutes les évocations qu'il a sur ma personne. Il a composé sa Valse N°2 en 1938 et c'est un des "hits" indémodables de la musique classique. C'est poétique, souple, vivant et d'une intelligence vraiment rare. Son écriture est d'autant plus fascinante qu'elle se base sur des travaux antérieurs et sa méconnue Valse N°1 de la Suite de Jazz N°1, composée quatre ans plus tôt. Même rythme, même harmonie, même début de thème, puis sa musique s'envole avec ses propres ailes. Refaire une lecture si proche de l'original pour en tirer une toute autre sève est de la pure science musicale, et ce Grand Homme est un maître incroyable pour moi. A mon humble niveau, j'ai voulu composer cette Valse N°3 pour le film, mais surtout pour mon plaisir car la satire sociale que décrit The Chumscrubber m'autorisait cette forme d'appropriation. Je ne vous cache pas l'envergure d'une telle décision car l'affiliation est clairement affirmée.
 
CF) Justement, comment en arrive-t-on à proposer un esthétisme shostakovien sur The Chumscrubber ?
JH) Arie Posin était très axé sur une musique électro-acoustique qui se marierait avec une forme de nonchalance. L'expression des sentiments devait se confondre avec une texture de relâche, d'évanescence et nous sommes très vite tombés d'accord sur le piano et la texture synthétique minimaliste. Arie m'a aussi fait écouter Our House de Phantom Planet, la chanson qui ouvre l'album et l'ambiance lui allait parfaitement. Il voulait retrouver dans la partition cet aspect planant de la mélodie et le timbre du chant. Nous avons alors écouté plusieurs auteurs dont Franz Schubert et Claude Debussy, mais j'ai insisté pour comprendre les deux Suites de Jazz et s'en imprègner dans leur entièreté. Et forcement, ça a fait tilt. "Je peux reprendre la nonchalance des valses et composer autour d'un motif toute une coloration pour le piano et un quintette synthétique". Et il m'a répondu: "Je suis preneur !".
 
CF) Comment êtes-vous parvenu à cette colorisation si belle du piano ?
JH) Je me suis réservé toute l'orchestration de The Chumscrubber et j'ai travaillé longuement sur la partie pianistique. Ça faisait longtemps que je n'avais pratiqué cet instrument si intensément et quel ravissement ce fut de le retrouver. J'ai fait en sorte que l'écriture tourne autour de lui et ainsi toute la partition a été enregistrée d'abord sur mon piano. Le quintette synthétique est intervenu par la suite mais cette première partie m'a sur-motivé. La partie pianistique est très ambitieuse et j'espère qu'elle sera comprise comme telle. J'y ai mêlé mes explorations, mes innovations et toute mon éducation émaillée d'œuvres dont je suis contemporain. Le caractère néo-romantique peut surprendre mais, selon moi, il était le meilleur miroir impressionniste pour ce film.
 
CF) Parlez-nous de l'harmonie qui entoure vos exécutions au piano ?
JH) Il y a un coloris tiré d'Erik Satie que je ne peux nier, mais je tiens à défendre les œuvres pour piano de Dimitri Shostakovich, qui une fois encore sont moins connues et trop peu jouées à mon goût. J'y ai capturé son traitement rythmique et son sens du legato. Dans ma façon de composer puis d'interpréter, je privilégie souvent le souffle et c'est le cas dans The Chumscrubber. Je fais en sorte que chaque appoggiature résonne comme une respiration et qu'avec une seule note, une nouvelle résolution s'avance. J'aime avoir le sens de la ligne car dans cette optique le plan sonore rivalise avec le plan émotionnel. Et vous savez à quel point les nuances de la mélancolie m'intéressent !
 
CF) Etes-vous un pianiste introverti ?
JH) Nous avons parlé des pianoforte à la Ligeti et il n'y a pas d'introversion qui tienne car là, le touché claque ! Dans le registre de The Chumscrubber, j'aime être comme isolé, voire séparatiste. Toutes ces notes sont rêveuses et elles demandent une exécution subtile, forcement engagée mais dont l'expression doit être comme vierge de tout sentimentalisme. Il n'y a plus d'amplitude, ni quelconque mordant. Je voulais obtenir cette évanescence souhaitée par Arie et la faire tournoyer au cœur d'une sensualité nuancée, comme sur Dolphins. Ce sont des instants de chaleur et d'équilibre que je recherche de plus en plus et j'aime ce jeu consistant à extirper des allegrettos que je propose, des phrases introspectives comme dans cet autre exemple qu'est Pot Casserole. Avec les harmonies choisies, je peux me permettre des gradations infinies de nuances tout en restant simple, fin, contemplatif parfois, et bien souvent pastoral.
 
 
CF) Lorsqu'on écoute Digging Montage, je me sens obligé d'évoquer la musique spectrale. Comment arrivez-vous à de telles transfigurations entre l'acoustique et le synthétique ?
JH) Les timbres que nous utilisons avec Randy Kerber et Ian Underwood sont souvent diaphanes et cela peut faire penser à une musique dessinée pour être spectrale. Ce n'est pas si évident et les principes interprétatifs auxquels nous nous plions tous les trois troublent souvent les options stylistiques de départ. Disons que cela participe à notre volonté de largesse de jeu, de sorte que sur The Chumscrubber nous avons créé des alliances fort diverses: une improvisation de guitare suivie d'un legato atonal à intervalles écartelés, un dispositif électronique éthéré suivi d'une alternance harmonique privilégiant le discours de timbre… Même si The Chumscrubber paraît insolite et confidentiel, j'ai pu y déployer quantité de détails et c'est justement dans ce genre de partition atypique que les paysages les plus éloignés peuvent se côtoyer. Ce décalage est salutaire car il permet de ne pas s'appesantir sur des clichés et de tourner en rond. The Chumscrubber est d'une grande force d'évocation, un exercice de style mais surtout un retour au "charme" qui manque dans la musique aujourd'hui.
 
 
CF) Avez-vous choisi The Chumscrubber pour cela ?
JH) En partie. On ne peut jamais vraiment savoir comment tout se finira mais il est vrai que je recherche un projet comme celui-ci chaque année. La fantaisie du film et sa dimension toute réduite est un cadeau pour tous les collaborateurs d'Arie Posin. Nous sommes plus soudés, proches les uns des autres et "autorisés" à la création la plus saine qui soit. The Chumscrubber en pâtit peut-être car le film devient très expérimental et forcement, il fait peur. Il est sorti aux Etats-Unis dans la plus grande discrétion et vous ne le verrez sans doute jamais en France ou ailleurs. Pour autant, The Chumscrubber est d'une fraîcheur salvatrice tant il marque une alternance nécessaire à ma vitalité de compositeur. J'ai besoin de ce genre de film car j'ai besoin de ce genre de musique !
 
CF) Pourquoi l'album est arrivé bien après la sortie du film aux Etats-Unis ?
JH) The Chumscrubber n'entre dans aucune logique commerciale et, finalement, les investisseurs prennent peur. Lakeshore Records est un label indépendant et il ne peut se lancer dans une aventure à risque qui pourrait gêner la viabilité de la société toute entière. J'ai participé à la production de l'album, j'ai réuni les morceaux que je voulais et j'ai y mis des fonds afin que ce disque existe et qu'il ne soit pas annulé pour insuffisance de visibilité. Même si Placebo, Phantom Planet… ont leur public, nous savions pertinemment que celui-ci ne se risquerait pas à acheter un album dans un rayon "bande originale" d'un film au titre imprononçable. Le nom de Titanic a été mis en avant sur les stickers et un premier tirage de 10.000 copies a été fait. On est certes loin des dizaines de millions d'albums du film de James Cameron mais ma gageure avec Lakeshore Records était de faire vivre cet album sans aucun support cinématographique. Il faut croire que cela commence à prendre forme car, m'ont-ils dit, un troisième pressage est en cours pour la nouvelle sortie du film en cette fin d'année. Vous voyez, il ne faut présumer de rien car Newmarket Films a négocié une seconde exploitation de The Chumscrubber dans plusieurs salles pour Thanksgiving. Quant je pense que j'ai enregistré cette musique il y a un an maintenant et que nous nous battons tous encore aujourd'hui pour que le film trouve une seconde diffusion aux Etats-Unis, c'est bien la preuve que cette œuvre vaut le détour.
 
CF) La campagne de publicité dans nos colonnes était très provocante !
JH) C'est une musique provocante ! Je rêve d'entendre des confrères ou des compositeurs contemporains s'affilier à Dimitri Shostakovich tout en proposant leur propre discours. Je rêve de films moins calibrés et des The Chumscrubber par dizaines par année mais tout cela est utopiste. Non pas que ce film soit un chef-d'œuvre mais le fait d'oser, de proposer "autre chose" doit être relevé à défaut d'être apprécié. C'est une poésie parallèle, illogique mais perceptible si on se donne les moyens de la comprendre. Je suis très fier d'y avoir participé.
 
CF) N'avez-vous pas peur de déplaire au monde élitiste de la critique de musique contemporaine ?
JH) Vous le dites vous-mêmes, c'est un monde élitiste. Pourquoi devrais-je leur plaire ? Vous vous rendez compte qu'avec nos différents entretiens, nous avons parlé des bandes originales de Titanic, The Legend of Zorro, Flight Plan et maintenant The Chumscrubber, soit quatre films aux antipodes les uns des autres avec quatre partitions tout aussi opposées. Cette richesse des registres de la musique de films restera encore longtemps mal appréciée, et pourtant quelle aventure elle nous permet de vivre ! Puis vous savez, il y en aura toujours un pour dire le contraire de son voisin et la critique d'où qu'elle vienne ne m'a jamais atteint. Je ne cherche pas à séduire, mais à m'exprimer. Ce que je fait.
 
 
CF) Pourriez-vous être un Chumscrubber ?
JH) Je ne me rappelle pas avoir joué un jour à un jeu vidéo et si je l'avais fait, cela n'aurait pas été dans un style comme celui-là où des zombies croisent un héros sans tête. C'est justement l'intérêt du film que de montrer à travers des exemples, comme ce jeu, un portrait satirique de notre société et du nihilisme qu'elle engendre envers la nouvelle génération. Il n'y a pas que le héros du jeu qui est décapité mais toute la jeunesse de ce pays. Bien sûr, Arie a une vision très pessimiste et The Chumscrubber marche par métaphores très sombres, mais c'est bien de recevoir des "coups de poing" comme ce film. American Beauty avait entamé quelque chose, je crois qu'Arie Posin en a pris un relais encore plus provocateur.
 
CF) Finalement, pourquoi avoir attendu si longtemps pour écrire cette Valse N°3 et se – nous – faire plaisir ?
JH) Je l'avais esquissée dans Casper, rappelez-vous, mais cette fois elle est bien là, sans équivoque, libre de sa musicalité et fière de son affiliation. Le temps n'a pas d'explication. Rendez-vous dans le Nouveau Monde…
 
Projets Et Déboires
 
CF) Sachant que c'est Brian Grazer et Ron Howard qui vous ont proposé Flight Plan après le désistement de Rachel Portman, nous avons du mal à comprendre pourquoi vous n'êtes pas de l'aventure du Da Vinci Code. Pouvez-vous nous dévoiler le code de ce rendez-vous manqué ?
JH) C'est une longue histoire. Ron m'a demandé de faire le film et comme la planète entière, j'ai dévoré le livre de Dan Brown. Sony avait les droits du film mais les ayants-droits de Dan Brown ont voulu surenchérir avec Universal et ils y sont presque arrivés. Universal a même contacté et négocié avec Sony Classical pour "racheter" ma disponibilité. Il y a eu un méli-mélo considérable et finalement, le projet est revenu sous l'étiquette Columbia, soit à nouveau Sony. Financièrement, beaucoup d'argent avait été dépensé en contrat pour rien du tout et Ron a du trancher lui-même. Je l'ai rencontré avec Brian Grazer pour évoquer le film et que l'on fasse une première "lecture" musicale du Da Vinci Code. C'est à ce moment-là que ça a coincé, car le scénario tiré du livre a privilégié le thriller plutôt que l'aspect religieux, et les choix de Ron sur le style musical souhaité – Hannibal de Hans Zimmer – ne me convenaient pas par rapport à ma vision du film. Nous avons eu un débat sur ce choix esthétique car j'aurais voulu m'orienter vers d'autres directions, plus spirituelles, ce qui n'a pas été accepté ni envisagé. C'est un peu un "bis" par rapport à The Passion Of The Christ et, là encore, j'ai préféré ne pas faire partie du projet plutôt que de composer "à la manière de". Le choix final de Hans Zimmer est très intéressant, bonne chance à lui.
 
CF) Après votre non-participation à Cinderella Man, où en est votre collaboration avec Ron Howard d'une façon générale ? Avez-vous d'autres projets en vue ?
JH) Il y a parfois de la malchance et c'est ce qui nous est arrivé sur Cinderella Man. Là, nous étions bien en accord avec Ron et j'ai commencé à travailler sur le film. Pendant le tournage, Russell Crowe s'est démis l'épaule, sa convalescence a été plus longue que prévu et une partie du tournage fut reportée. Le film devait sortir à Noël 2004 et il a du être reculé à l'été 2005. Du coup, mes projets sur The Chumscrubber et The Legend of Zorro ont pris le pas sur le film de Ron et c'est moi qui ai jeté l'éponge. A contrecœur, vraiment, car ce projet aurait pu déboucher sur une partition très intime, un penchant lyrique à House of Sand and Fog. Pour autant, cela ne remet nullement en cause mon affection et mon admiration pour Ron Howard. Si un projet peut nous rassembler, nous ne nous ferons pas prier pour collaborer à nouveau. Pour l'instant, il n'existe pas encore.
 
CF) Même si nous savons que vous n'aimez pas regarder en arrière, n'éprouvez-vous pas quelque regret à l'heure où Harry Potter et la coupe de feu déferle sur l'Europe avec un nouveau compositeur aux commandes ? N'avez-vous pas l'envie de participer un jour à cette aventure au fort potentiel musical et qui rassemble autant ?
JH) Non, c'est hors de question. Joe Johnston m'avait proposé Jurassic Park III et j'avais refusé. J'ai trop de respect pour l'auteur original pour lui "succéder" sur une franchise. Pour être franc, je suis dans la même position que lui: je préférerai m'arrêter dans une franchise plutôt que de la reprendre en cours. Il y a tant de films pour s'exprimer, il faut savoir dire stop ou non et être à la base d'un projet. C'est essentiel pour une franchise, artistiquement primordial et c'est surtout une question d'éthique.
 
CF) Sans gâcher la surprise, pouvez-vous nous dévoiler quelques pistes sur The New World ?
JH) The New World parle d'un temps passé où l'on nommait l'Amérique: Nouveau Monde. Passé, nouveau. Vision sur le passé avec un regard nouveau, vision passée sur la nouveauté, hum on va s'amuser (rires). La seule chose que je puisse vous dire est que Terence Malick est un tyran dans le bon sens du terme, mais un tyran quand même.
 
CF) Qu'en est-il de vos retrouvailles avec Kate Winslet ?
JH) Je vais vous décevoir car le film est ajourné et j'espère y avoir été pour quelque chose. All The King's Men est un magnifique film et il ne méritait pas que sa finition soit bâclée pour qu'il sorte à temps pour Noël et sa participation aux Oscars. J'ai influé auprès de Sony pour que Steven Zaillian ait plus de temps pour finaliser son montage et qu'il en tire l'œuvre splendide qu'il est en train de réaliser. En fonction de l'ajournement, je pourrais m'investir différemment pour ce film à la hauteur qu'il mérite. Cela promet un très beau projet pour 2006 et Kate Winslet sera toujours là (rires).
 
CF) Pouvez-vous nous confirmer votre participation à The Black Dahlia, de Brian De Palma, et si oui ce qui vous a attiré dans ce projet ?
JH) Jamie Richardson et Michael Gorfaine connaissent mon planning et mes aspirations. Je n'en suis qu'aux balbutiements de ma partition pour All The King's Men et rien d'autre ne m'attire pour l'instant. Le temps venu, je m'engagerai sur d'autres projets mais rien n'est concrétisé, ni signé à ce jour.
 
Credit photo : © 2005 El Camino Pictures / Go Fish Pictures

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